ÉCOLE WALDORF – QUI PEUT LÉGITIMEMENT DÉCIDER?

La pédagogie Waldorf soulève à nouveau la controverse depuis la récente décision de la CS des patriotes de mettre fin au projet particulier de l’école la Roselière fondé sur cette pédagogie.

Je ne discoure pas davantage sur la pédagogie Waldorf, son origine, ses fondements, ses techniques. On en trouve d’ailleurs un bon résumé sur internet  et grand nombre de reportages et débats sur la question.

Ce qui m’intéresse ici, c’est l’aspect politique du débat : qui en effet doit décider de donner droit de cité à tel ou tel type d’école aussi bien publique que privée?

Deux courants de pensée s’affrontent à ce sujet : le premier estime que cela concerne avant tout les parents. Cela relèverait de leur responsabilité propre à l’égard de l’éducation de leurs enfants; l’autre courant, tout en admettant la responsabilité première des parents, estime que l’État porte la  responsabilité ultime de réguler l’éducation. Ces deux visions des choses s’affrontent plus que jamais.

À cet égard, le Québec tente depuis le rapport Parent de concilier les deux visions. Ainsi, on a créé les comités d’école en 1971, ensuite les conseils d’orientation, puis en 1988 les conseils d’établissements. À chaque fois, le pouvoir des parents sur et dans l’école s’est trouvé augmenté. L’école publique s’est vue aussi confier le mandat de se doter d’un projet éducatif. Puis, le législateur a décrété aussi qu’à certaines conditions, une école peut se doter d’un « projet pédagogique particulier » destiné à un groupe particulier d’élèves, voire à tous les élèves d’une même école. Au surplus, le Québec est doté d’un large réseau d’écoles privées subventionnées qui ont chacune leur projet éducatif spécifique.

Il y a toutefois une limite: toute  école doit néanmoins respecter le régime pédagogique adopté par le gouvernement et appliquer les programmes d’études édictés par le ministre de l’Éducation. D’aucuns, les plus libertaires, contestent cependant la légitimité même de l’action gouvernementale à cet égard, comme ils contestent en général l’État.

Mais pour l’heure, l’action gouvernementale en éducation relève encore de la légitimité démocratique. Au surplus, elle ne s’exerce pas en vase clos. Ainsi, toute modification au régime pédagogique doit être soumise pour avis au Conseil supérieur de l’éducation et il ne peut être adopté par le gouvernement avant un délai minimum de 45 jours après publication dans la Gazette officielle. En pratique, le ministère de l’Éducation fait généralement  et officieusement une large consultation officieuse  du milieu au cours de l’élaboration de ses projets.

Dans le secteur public, c’est la direction de l’école qui s’assure de l’application de la loi et ultimement la commission scolaire doit veiller à l’application du régime pédagogique. En ce qui concerne les établissements privés, cette fonction est assurée par la Commission consultative de l’enseignement privé.

En ce qui concerne l’école de la Roselière, la Commission scolaire des Patriotes a jugé qu’elle ne répondait pas aux normes. La Commission consultative de l’enseignement privé a déjà posé un jugement semblable sur l’école Rudolph-Steiner. Elle s’est sans doute amendée puisque celle-ci affirme sur son site respecter le régime pédagogique. Bien entendu, on doit s’attendre des institutions régulatrices qu’elles exercent leurs fonctions en respectant de justes règles procédurales. Michèle Poupore proposait d’ailleurs hier sur son blogue une réflexion intéressante à cet égard.

En définitive, la vraie question  à se poser est la suivante : a-t-on atteint un juste équilibre entre les droits et responsabilités des parents à l’égard du type d’éducation qu’ils veulent donner à leurs enfants et les responsabilités propres de l’État? Le point d’équilibre, comme le montre l’évolution des cinquante dernières années, s’est déplacé souvent, généralement en faveur des parents et des établissements. Et il va continuer de se déplacer.

Une chose est sûre cependant : l’État ne pourra jamais abdiquer ses responsabilités. Ainsi, même si les parents ont le droit de choisir des établissements privés, ces établissements doivent être  « conformes aux normes minimales qui peuvent être prescrites ou approuvées par l’État en matière d’éducation »*.  Et l’on comprend pourquoi, l’école a une mission qui dépasse l’intérêt des individus : par elle en effet, on assure  le développement social, culturel, économique et politique de toute la société.

Quant à savoir ce que doivent être ces « normes minimales », cela relève du débat démocratique.

* Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, art. 13, 3. Le Québec a adhéré à ce pacte en 1976.

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5 réflexions au sujet de « ÉCOLE WALDORF – QUI PEUT LÉGITIMEMENT DÉCIDER? »

  1. michelepoupore

    La lutte de pouvoir n’est pas seulement entre les parents, au niveau individuel et l’État. On doit dans bien des cas tenir compte de la Communauté qui cautionne le projet scolaire. Dans la grande majorité des cas, les membres de la Communauté, quoiqu’ils privilégient leur perspective, désirent que leurs enfants se trouvent du travail et vivent dans la société.

    En ce qui a trait aux normes minimales, en recourant à un débat démocratique, les dés ne sont-ils pas pipés d’avance? Cela ne condamne-t-il pas les minorités?

  2. proulxj Auteur de l’article

    Bonjour,
    Sur votre premier point, il n’y a guère à ajouter. La communauté est évidemment intéressée par le projet d’une école, encore qu’il faille bien définir ce que l’on entend par communauté: s’agit-il des seuls parents ou de l’ensemble des corps sociaux intéressés localement par la vie d’une école?

    Sur votre second point,, il faut préciser. Par « normes minimales » on entend certainement le cadre général d’organisation scolaire. Par exemple: le nombre de jours d’école dans une année, la durée des études primaires et secondaires, les matières au programme pour chaque année et ultimement les objectifs à atteindre pour chaque matière au terme des études primaires ou secondaires. (les Français parlent du « socle » des connaissances.

    Bien sûr, par rapport à chacun des éléments, les décisions gouvernementales peuvent ne pas convenir à une minorité. Mais c’est la règle en démocratie: normalement, les minorités acceptent de se conformer aux décisions de la majorité, tout en espérant remplacer cette majorité à la prochaine élection. Si, cependant, la décision est entachée d’irrégularité où viole une liberté ou un droit fondamental, il reste le recours aux tribunaux. C’est ce qu’on fait des parents à l’égard du cours ECR..

  3. champsdail

    Je veux bien, comme vous le suggérez, me concentrer sur l’aspect politique de ce dossier, cependant, je crois qu’il est nécessaire, tout d’abord, de préciser que ce que vous qualifiez de « bon résumé » de la pédagogie Waldorf (sur wikipédia) m’apparaît plutôt comme une description reflétant bien peu les objectifs fondamentaux de cette pédagogie et accordant beaucoup d’espace à des critiques souvent peu justifiées plutôt qu’aux réussites. Comme si les quelques individus qui s’opposent à la pédagogie Waldorf, et qui bien souvent ne la comprennent pas, avaient davantage d’importance et de crédibilité que ceux qui la défendent.
    Ceci dit, pour revenir à la question politique, les aspects que vous abordez sont très intéressants et importants. La considération de « normes minimales » est sans doute nécessaire pour s’assurer que les écoles respectent le droit des enfants à une réelle éducation. Cependant, j’aimerais attirer votre attention sur le fait que le reproche fondamental des parents de l’école de la Roselière est justement que le rapport sur lequel se fonde la commission scolaire pour justifier sa décision, ce rapport qui lui permet, comme vous l’écrivez « de juger qu’elle ne répondait pas aux normes », n’est pas crédible. C’est d’ailleurs le constat de Mme Lise Bessette, professeure en gestion de l’éducation à l’UQAM, qui a lu et analysé ce rapport et le juge « dépourvu de rigueur et de méthodologie scientifique ». Les parents ne remettent donc pas en cause les « normes minimales », mais bien la prétention de la commission scolaire à l’effet qu’elles ne seraient pas respectées.
    Il est à noter, d’ailleurs, que si les propositions de Mme Poupore quant à l’évaluation des écoles alternatives avaient été suivies par la commission scolaire des Patriotes, l’école de la Roselière ne risquerait pas d’être fermée.
    La question politique commence donc avec le pouvoir de la commission scolaire de « commander un rapport » pour justifier une décision qui est a déjà été prise. Dans le cas qui nous occupe, il est clair que si elle voulait fermer l’école, la commission scolaire avait avantage à pouvoir s’appuyer sur une « raison valable », car il n’est jamais facile de fermer une école. C’est pourquoi elle a commandé ce rapport. Si vous prenez la peine de vous informer du processus d’enquête et de celui qui a mené à la décision de la fermeture de l’école, vous pourrez constater que tout a été fait pour tenir les parents et les enseignants à l’écart et pour les empêcher de se faire entendre avant que la décision ne soit prise. C’est lors d’une séance en ajournement que le rapport a été présenté aux commissaires, par la consultante, ce qui veut dire que cela n’était pas inscrit à l’ordre du jour publié sur le site de la commission scolaire. À la suite de cette présentation, sans même que les commissaires aient pu lire le rapport et y réfléchir à tête reposée, un point de vote a été ajouté, séance tenante, à l’ordre du jour, pour que le vote sur la fermeture de l’école soit pris. Il était près de minuit et les commissaires absents n’avaient pas eu la possibilité de s’exprimer comme cela est de coutume quand un vote est prévu à l’ordre du jour, car celui-là avait été ajouté à la dernière minute. C’est donc à l’insu de tous, à minuit le soir, sans avoir pris le temps de rendre compte du rapport aux enseignants et aux parents, et sans avoir laissé le temps aux commissaires de s’informer davantage, que la décision de bousculer la vie de toute une communauté a été prise. Cette décision a d’ailleurs entraîné la démission d’une commissaire très impliquée depuis 12 ans et membre de l’exécutif, qui reproche à la commission scolaire son manque de transparence et d’éthique dans ce dossier. Vous pouvez obtenir la lettre de cette commissaire, dans laquelle elle reprend clairement les étapes du processus, ainsi que l’historique du dossier et d’autres documents à l’adresse suivante :

    En outre, il est important de souligner que le rapport ne visait pas à vérifier si les « normes minimales » étaient respectées à l’école de la Roselière, mais bien si le Programme de Formation de l’École Québécoise était appliqué dans sa totalité. À cet effet il est important de préciser que la commission scolaire ne vérifie jamais si les écoles régulières appliquent le PFEQ dans sa totalité comme on a voulu le vérifier à l’école de la Roselière. Seules les écoles qui doivent recevoir un permis du ministère peuvent être soumises à de telles vérifications. Cependant, si vous faites une petite enquête autour de vous, vous constaterez qu’il n’existe sans doute aucune école qui applique le PFEQ dans sa totalité!

    La question politique se poursuit avec la question de la représentativité des commissaires et celle de leur légitimité. Chacun sait que la fonction de commissaire sert souvent de tremplin pour ceux qui veulent se lancer en politique. Ils commencent par se faire élire comme commissaire (par les 2% de la population qui participe aux élections scolaires), puis ils font le saut en politique municipale ou provinciale. Cet usage de la fonction de commissaire fait en sorte que les personnes qui se présentent n’ont, bien souvent, aucun intérêt ni aucune connaissance relative à l’éducation. Sans compter que rien ne garantit qu’ils aient les compétences requises pour comprendre et évaluer les documents sur lesquels doivent reposer leurs décisions. Néanmoins, ce sont eux qui décideront de la validité d’un rapport qui doit justifier la fermeture d’une école, et le sacrifice de toute une communauté d’enfants et de parents.
    Si la commission scolaire décide de fermer une école, qu’elle commande un rapport pour justifier sa décision, que les commissaires votent dans le sens convenu sans même entendre les parents, la question politique est la suivante : ces commissaires qui doivent, en principe, représenter la population, qui représentent-ils ? Dans le cas qui nous occupe, la majorité des commissaires a d’ailleurs refusé de rencontrer les parents dans leurs comtés. Ils ont, à quelques exceptions près, refusé d’entendre les points de vue de leurs propres électeurs.
    Si la structure de la commission scolaire prévoit que les commissaires élus sont sensés offrir un contrepoids au pouvoir des fonctionnaires, mais que ces mêmes commissaires n’ont pas les compétences pour ce faire et, qu’en outre, ils refusent d’écouter leurs propres électeurs, cela représente aussi un problème politique.
    Selon l’article 240 de la loi sur l’instruction publique, le droit des parents d’avoir accès à une école à vocation particulière dépend de la bonne volonté de la commission scolaire, à laquelle il appartient de refuser ou d’accepter. D’ailleurs, nombreux sont les groupes de parents qui ont travaillé d’arrache pied durant des mois et parfois des années pour mettre sur pied des projets d’écoles à vocations particulières mais qui se sont fait refuser leur projet par leur commission scolaire. Ceci parce que la commission scolaire n’a aucun avantage à accepter ce genre de projet. Selon les termes même d’un directeur de commission scolaire, une école à vocation particulière « c’est du trouble ». Par conséquent, le pouvoir qu’on accorde aux commissions scolaires est un frein au droit des parents d’accéder à autre chose qu’au système régulier.

    Chantal Lapointe

  4. proulxj Auteur de l’article

    En réponse à Mme Lapointe.

    Merci d’abord pour ce long commentaire qui vient, crois-je comprendre, d’une personne proche du dossier.

    Je suis pour ma part dans l’incapacité de porter un jugement sur les événements que vous évoquez, en particulier, sur les circonstances dans lesquelles ont été prises les décisions que vous contestez. Je rappelle cependant ce que j’écrivais dans un précédent commentaire: « Si, cependant, la décision est entachée d’irrégularités où viole une liberté ou un droit fondamental, il reste le recours aux tribunaux. » Ce n’est pas agréable. Mais c’est un recours que permet notre démocratie. Bon nombre de parents y ont ailleurs déjà eu recours dans plusieurs cas après la fermeture ou l’annonce de la fermeture de leur école. Et souvent avec succès: les consultations préalables à la décision ne répondaient pas aux exigences de la loi.

    Quant à vos remarques plus générales sur la démocratie scolaire et en particulier sur la compétence des commissaires, c’est là une remarque très fréquente. Mais elle vaut pour tous ceux qui se font élire dans les systèmes démocratiques, aussi bien au municipal qu’aux parlements. En ce qui concerne la démocratie scolaire, les citoyens sont en partie eux-mêmes à blâmer: ils ne vont pas voter! Ils n’exercent donc pas leur droit de choisir les plus compétents. Hélas, la volonté des intéressés, en particulier de la Fédération des commissions scolaires, de faire une vraie réforme électorale se bute à un mur.

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