Archives mensuelles : juin 2013

QUESTION AU COLLÈGE LOYOLA: Y A-T-IL DES MATHS CATHOLIQUES?

La Cour suprême adore manifestement traiter des questions touchant la religion. Elle vient d’annoncer qu’elle entendra l’appel du collège Loyola de Montréal qui conteste l’obligation qui lui est faite d’enseigner le programme éthique et culture religieuse dans une perspective laïque, je préférerais écrire, dans une perspective séculière.

Le conflit est en gros celui-ci : le ministère de l’Éducation soutient que le cours ECR doit se donner dans une perspective de sciences humaines, sans porter de jugement de valeur sur les religions ou les visions séculières qu’on y étudie.

Loyola, qui est une école catholique, estime que son projet éducatif l’autorise, voire l’oblige à proposer ce cours dans une perspective confessionnelle. Dans son communiqué émis hier, le collège écrivait:

 » Toutefois, en tant qu’école catholique et jésuite, Loyola croyait pouvoir y apporter une valeur ajoutée en enseignant le programme selon une perspective confessionnelle. Le fait d’enseigner un autre système de croyances selon une perspective confessionnelle — dans notre cas, une perspective catholique — fait nécessairement intervenir la dimension de la foi. « 

Cette position est logique en vertu de la définition classique de l’école catholique. Elle postule que toutes les dimensions de l’école doivent être imprégnées par la foi catholique. Il n’y pas si longtemps, quand les écoles publiques étaient encore catholiques, le Comité catholique chargé d’en assurer la régulation, faisait faire aux écoles l’analyse de leur « vécu confessionnel ». On a aussi beaucoup parlé de l’« atmosphère » catholique!

Toutes les dimensions ? demanderez-vous. Même les mathématiques? Dans ma jeunesse, en 1950, dans notre manuel de mathématique, on apprenait (notamment) à compter avec des cierges!  Et le manuel de français publié par la Congrégation Notre-Dame faisait grand cas des fêtes chrétiennes. Solange et Michel Chalvin ont dénoncé cela dans un livre célèbre: « Comment on abrutit nos enfants ». Écoutez plutôt l’entrevue de Solange. , sinon ce reportage.

Bien sûr, on est revenu. Et il s’en trouve qui pense que même dans une école catholique, les disciplines ne se définissent pas par rapport à une idéologie quelconque, mais en fonction de leur objet et de leur(s) méthode(s). Mais il  s’en trouve encore qui pense le contraire. Loyola est de ceux-là.

Reste à voir comment la Cour suprême va se dépêtrer dans tout cela.

LAÏCITÉ: LA VALSE DES PARADOXES

Je n’ai pas pu suivre l’actualité québécoise pendant mon récent séjour en France. J’ai cru comprendre en revenant qu’il y avait été largement question de la laïcité et d’accommodements raisonnables. Ainsi :

1- Le gouvernement péquiste entend présenter à l’Assemblée nationale une Charte des valeurs québécoise en lieu et place d’une Charte de la laïcité.

« Le document, rapportait La Presse citant le ministre Drainville, présentera des « règles claires pour encadrer les demandes d’accommodement religieux » et « affirmera un certain nombre de valeurs communes », comme « l’égalité de tous devant la loi », l’égalité entre les hommes et les femmes et « la neutralité religieuse des services publics ». « Il ne doit pas y avoir de passe-droits ou de traitement préférentiels à cause de la religion des uns et des autres », a-t-il soutenu. »

Commentaire. Quelle drôle d’idée ! On n’édicte pas des valeurs par une loi, si ce n’est, parfois, dans un préambule qui, en soi, ne constitue pas une norme contraignante. Mais elle peut servir à interpréter la loi qu’il chapeaute.  Fatalement, les tribunaux seront  appelés à interpréter les valeurs québécoises. Cela m’apparaît parfaitement saugrenue et surtout mal avisée.

Au reste, l’égalité de tous devant la loi, la non-discrimination selon le sexe sont déjà garanties par la Charte québécoise des droits et libertés. Quant à la neutralité religieuse des services publics, elle est déjà acquise. Il peut être souhaitable de l’affirmer dans une loi, mais cela n’empêchera pas les tribunaux d’en interpréter, le cas échéant, le sens et la portée. Du reste, la Cour d’appel vient de le faire dans la fameuse cause du maire Tremblay.

2- Le Notre Père au conseil municipal

Commentaire. Je n’ai pas eu le temps de lire le jugement de la Cour d’appel dans la cause du maire Tremblay. A priori toutefois, la décision du tribunal est plus que surprenante : je n’arrive pas à comprendre comment une prière chrétienne puisse être récitée par un officier public dans le lieu même où s’exercent des fonctions publiques sans remettre justement en cause la neutralité de l’État. Cette décision mériterait d’être portée en appel.

3- Déplacer la date des élections pour accommoder les juifs.

Les libéraux voudraient ainsi permettre aux électeurs juifs de célébrer l’une de leur fête religieuse.

Commentaire. En soulevant ce lièvre, les libéraux n’ont pas vu plus loin que le nez …du lièvre! La loi électorale prévoit déjà un accommodement pour tout le monde et pour toutes les raisons que l’on pourrait invoquer : le vote par anticipation, voire par la poste. Plus accommodant que cela, tu meurs!

4- Une fédération sportive  crée un drame national en interdisant le port du turban dans les matchs de foot.

Commentaire. Il suffisait d’y penser!

L’un de mes proches, juriste professionnel, me faisait remarquer que la notion d’accommodement raisonnable a subi progressivement une importante mutation. Conçu à l’origine par la Cour suprême, pour rétablir l’égalité entre les citoyens qu’une loi générale objectivement neutre peut mettre à mal. Voilà que l’accommodement est dorénavant invoqué pour lui-même, parce que  l’on est différent sur le plan religieux. La Cour suprême, dans sa libéralité toute multiculturelle, a d’ailleurs prêté flanc à cette interprétation. Mais elle a commencé à « pédaler à reculons », en particulier dans l’affaire d’une secte de l’Ouest dont les membres refusent d’être photographiés  en vue de l’obtention de leur permis de conduire. Le tribunal a déclaré que l’atteinte au droit à l’égalité doit être substantielle. Bref, ça doit faire mal un peu plus qu’un peu!

Cela dit, attendons voir ce que nous proposera le ministre Drainville à l’automne. Mais, à vrai dire, je n’ai guère confiance en son jugement.  Surtout qu’il semble vouloir légiférer par sondage. Le Secrétariat aux institutions démocratiques qui est chargé de le conseiller  a commandé à Léger Marketing un sondage sur les accommodements raisonnables. Or il confirme l’aversion d’une large majorité des Québécois, surtout francophones, pour ces accommodements. Mais, paradoxe, 58% des Québécois sont d’accord avec la présence du  crucifix à l’Assemblée nationale.

MIEUX ON PAIE LES ENSEIGNANTS, MIEUX RÉUSSISSENT LEURS ÉLÈVES

Je rentre de France, d’où mon silence des dernières semaines.

Je rapporte une coupure du Monde qui m’a intrigué : « Qui paie bien les profs s’enrichit », proclame le titre. Le journal rapporte une étude d’un anglais et d’un espagnol, Dolton et Guttierez,  et publiée en 2011 dans la revue Economic Policy. « Ils ont épluché les salaires des enseignants de 39 pays sur dix ans. Ils ont croisé ces rémunérations avec les résultats des élèves à 9 ans et à 15 ans et se sont rendus à cette évidence que les nations qui paient le mieux leurs professeurs classent leurs élèves en tête des évaluations internationales ».

La corrélation se vérifie dans tous les pays et les auteurs concluent même à « une relation de causalité ». Une augmentation de 10% du revenu entraîne une augmentation du succès des élèves de 5% à 10%.

L’explication serait la suivante : mieux on paie les enseignants, plus on attire les meilleurs éléments dans la profession. On augmente ainsi « l’effet maître » dans le succès des apprentissages.

Je ne  sais quoi penser de la validité de cette étude, n’étant pas du tout économiste. Au Québec, la thèse ne semble pas se vérifier. Ainsi, les élèves du privé réussissent mieux que ceux du public, mais les enseignants de l’un et l’autre secteur sont payés à peu près également, sinon parfois moins dans le secteur privé.

D’un point de vue philosophique, l’étude précitée se situe manifestement dans une  perspective de marché : plus est grande la valeur d’un bien ou d’un service, plus il coûte cher. Parfois, cette valeur est liée à la rareté, parfois, au « capital symbolique » qu’on lui octroie. Dans le cas d’un service public comme l’éducation et qui est au surplus un quasi-monopole, la valeur économique d’un enseignant n’obéit pas aux règles classiques du marché. Cette valeur dépend en partie de la capacité de payer de l’État, des rapports de force des acteurs, et des arbitrages que l’État fait entre les groupes sociaux (les médecins sont plus forts que les enseignants).

Il doit bien se trouver parmi les lecteurs de ce carnet, des personnes capables de continuer à éclairer cette question. Bienvenue!