Archives mensuelles : septembre 2013

LA CHARTE DES VALEURS A RÉVEILLÉ LA PEUR DE DISPARAÎTRE

 Les sondages menés depuis quelques semaines touchant la Charte des valeurs québécoises livrent une donnée constante : les Québécois francophones ont à son égard des opinions significativement différentes des non-francophones. Les premiers approuvent majoritairement l’idée d’interdire les signes ostentatoires aux personnes qui œuvrent dans les institutions publiques; les seconds s’y opposant massivement.

Comment expliquer cette division entre les Québécois?

Je risque une explication. Les Québécois  d’origine canadienne-française ont ressenti à maintes reprises la peur de disparaître. Non sans raison. Les écoles de l’Institution royale de 1801 visaient à les angliciser et les « protestantiser ». L’Union du Bas et du Haut-Canada de 1840 poursuivait le même objectif. Les lois et les règlements anti-francophones du Manitoba et de l’Ontario sont connus et ont laissé des souvenirs amers ici. 

Puis la menace est venue de l’extérieur. Les politiques d’immigration du gouvernement canadien, au tournant du 20e siècle, ont « minorisé » encore plus les Canadiens français. Entre les deux guerres et jusque dans les années 50, la présence remarquée de petits entrepreneurs  juifs dans le commerce au détail a provoqué  l’inquiétude, voire des courants antisémitiques. Le choix massif des immigrants pour l’école anglaise après la Seconde Guerre mondiale a constitué la menace des années 60. La Charte de la langue française l’a efficacement contrée en 1977, mais elle a resurgi avec le jugement de la Cour suprême  sur les « écoles passerelles » 35 ans plus tard.

Voilà  qu’aujourd’hui, un nouveau danger surgit : l’Islam. Les ententes Cullen-Couture de 1979 ont conféré au Québec la prérogative de choisir ses immigrants. On a alors privilégié l’immigration francophone et, par ricochet, celle du Magreb, donc en même temps musulmane. La conjoncture internationale dramatisée par les événements de 2001 et qui n’a cessé depuis de placer à l’avant-scène le péril islamiste, est venue réveiller chez plusieurs Québécois la peur atavique de disparaître.

Celle-ci, on le voit, est une constante. Elle prend origine dans l’histoire et la géographie et surtout dans le statut de minoritaire des francophones en Amérique. Aussi,  l’immigration, de façon récurrente, provoque l’appréhension.  Ainsi, le récent sondage de Léger Marketing mené pour The Gazette révèle que 52 % des Québécois francophones estiment que « l’héritage de la société québécoise est menacé par l’arrivée d’immigrants ». Du même souffle,  65% de ces mêmes Québécois jugent « important de préserver l’héritage catholique du Québec ».  La sécularisation a largement fait son œuvre. Néanmoins, le catholicisme  demeure toujours un marqueur identitaire important. Pour l’heure – c’est ce que nous renvoient les médias – c’est l’immigration musulmane qui engendre la crainte. Le syndrome Hérouvxille a fait son oeuvre.

Le gouvernement québécois a fait de la laïcité une doctrine, une idéologie théoriquement pure,  sans proposer ou l’appuyer sur une analyse approfondie  de la situation. En proposant l’interdiction de port de signe ostentatoire dans les institutions publiques et jusque dans les garderies, il a réveillé la  vieille peur de disparaître. Car, à l’évidence, c’est le voile qui est avant tout visé et à traverse lui l’« invasion » islamiste.

Cette menace appréhendée a engendré une crainte irrationnelle. Mais le gouvernement, au lieu de faire appel à l’intelligence des Québécois, de fortifier leur assurance, s’est enfermé dans la pureté de sa doctrine laïque. Plus, il a fait de la laïcité une question identitaire, laissant, du coup, l’inquiétude envahir les esprits. J’aimerais penser que, ce faisant, le PQ ne poursuivait pas de fins électoralistes . Je n’en suis pas convaincu.

Partout dans le monde, la peur de l’immigrant est le pain et le beurre des partis de droite. Hélas, le PQ s’est piégé dans cette mouvance.  

LES ÉVÊQUES NE S’OPPOSENT PAS À CE QUE LE CRUCIFIX SORTE DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE

L’Assemblée des évêques catholiques du Québec a sans surprise hier pris position à l’encontre de l’interdiction que propose le projet de Charte des valeurs québécoises du port des signes religieux ostentatoires au sein de l’État et des organismes publics qui en dépendent.

Mais la déclaration la plus neuve – une véritable surprise celle-là -, s’est faite en marge de la conférence de presse. Deux d’entre eux, notamment M. Morissette de St-Jérôme, ont déclaré à la radio  que les évêques ne s’opposeraient pas à ce que l’on retire le crucifix de l’enceinte de l’Assemblée nationale si celle-ci en décidait ainsi.

Ils estiment que la portée purement patrimoniale que le gouvernement accorde à ce symbole chrétien est réductrice.  Cette vision les agace profondément. M. Morissette a rappelé que le crucifix était d’abord une manifestation de foi. « Et un objet patrimonial, cela se déplace », a-t-il ajouté. Mais les évêques ne demanderont pas son déplacement. Ce sont les parlementaires qui l’ont placé là en 1936, a-t-il dit. Il leur appartient de l’en retirer.

Malheureusement,  cette déclaration n’est pas officielle, même si l’évêque de St-Jérôme  a déclaré qu’elle reflétait la position commune des évêques. Je n’en ai pas, en tout cas, retrouvé le texte écrit. Cette prise de position m’apparaît pourtant majeure dans le débat actuel, car elle déverrouille enfin ce contentieux symbolique.

Mais, il y a gros à parier que le gouvernement du PQ va l’ignorer.  Elle leur posera en effet un problème de cohérence. Le maintien du crucifix flatte une majorité de catholiques, les plus âgés et les plus traditionnels, qui en retour appuient l’interdiction des signes religieux des « autres » au sein de l’État. Et les autres partis ne veulent pas non plus faire de vague à ce propos.

Le jour où le crucifix prendra le chemin du musée de l’Assemblée nationale ou du Musée des Beaux-arts du Québec (la seconde version est en effet une oeuvre d’art ), les catholiques plus traditionalistes vont grogner. Mais ,le lendemain, on n’en reparlera plus jamais.

Cette position des évêques m’enchante. D’abord, parce que j’en reconnais le bien-fondé.  Il y a cinq ans déjà, j’ai commis dans Le Devoir un article sur ce fameux crucifix dont on invoquait déjà la valeur patrimoniale pour en justifier le maintien à l’Assemblée nationale. Je concluais :

 « Je suis pour ma part sensible à l’argumentaire patrimonial. Mais dans cette perspective, il y aurait lieu de le déplacer à l’intérieur de l’Hôtel du Parlement, à un endroit où cette valeur serait reconnue sans ambiguïté aucune. […]. On pourrait ouvrir, […] un petit musée de l’Assemblée nationale du Québec dans lequel on retrouverait les objets les plus précieux de son patrimoine. Et c’est là qu’on pourrait y « porter la croix »!

UNE INEPTIE DU MINISTRE DRAINVILLE

J’en ai entendu une bonne dans la bouche du ministre Drainville.

Il a déclaré jeudi midi sur les ondes de Radio-Canada que l’État, au temps de Jean Lesage, avait imposé aux religieux catholiques de se départir de leurs costumes religieux dans les écoles.

Il n’en est rien. Les religieux et surtout les religieuses ont délaissé leurs habits, d’abord à la demande que leur a faite le Concile Vatican II des années 60 de se moderniser un tant soit peu. Les sœurs ont commencé par simplifier leurs costumes traditionnels pour progressivement l’abandonner complètement. Elles l’ont fait, d’une part sous l’influence de la sécularisation de la société québécoise qui a pris son élan dans les années 70. Surtout, elles ont voulu vivre comme le « monde ordinaire » au service duquel elles sont restées fortement engagées.

Quant au clergé masculin, il a délaissé la soutane dans les années 60 pour passer au « clergyman », puis à l’habit séculier dans les années 70-80, à la fois sous la pression de la sécularisation, mais aussi pour une bonne raison ecclésiologique: la soutane et le complet noir étaient les habits traditionnels du clergé, Ils étaient le signe d’appartenance à une « classe » particulière au sein de l’Église, hiérarchiquement plus élevée que le laïcat. On a enfin compris que la fraternité, et donc l’égalité de tous dans la foi, était plutôt au fondement de la communauté chrétienne.

Foudroyés tout à la fois par les abandons volontaires, les décès et l’absence de recrutement, le clergé, les communautés religieuses ont dû abandonner leurs œuvres traditionnelles en éducation, en santé et en service social.

En passant, j’ai signé le manifeste pour un Québec inclusif.

LA LIBERTÉ DE RELIGION L’EMPORTE-T-ELLE SUR LA LIBERTÉ D’EXPRESSION?

Le Devoir a  accueilli la semaine dernière mes réflexions sur l’instrumentalisation de la laïcité. Un lecteur a soulevé les très pertinentes questions suivantes :

« 1- Accepteriez-vous ou seriez-vous dérangé d’être servi par un ou une fonctionnaire portant un ou des signes l’identifiant clairement comme membre d’un parti politique?

2- Pouvons-nous dire que le port de symboles affirmant son appartenance à une association politique (hormis aux extrêmes, i.e. fascistes et même communistes) fait partie de la « liberté d’expression » dont nous jouissons tous ?

3- Considère-t-on de nos jours au Canada et Québec que la liberté d’expression religieuse est au-dessus de la liberté d’expression « politique » ?

4- Finalement, comme peut-on dire que d’interdire les signes religieux ostentatoires serait « inconstitutionnel » car la liberté de religion est « protégée » par la Constitution, mais qu’il serait de mise et bénéfique pour l’État, la société, le Québec de bannir les signes politiques ostentatoires de la fonction publique alors cette expression est également une sorte de liberté d’expression garantie par la Constitution? »

En fait, ces questions se résument ainsi :

Si l’on trouve justifié que les fonctionnaires et les enseignants s’abstiennent  d’exprimer leur allégeance politique au travai len portant des signes qui en témoignent, en vertu de quoi devrait-on leur permettre de porter des signes qui expriment leurs convictions religieuses?

Réfléchissons!

D’abord, on convient que la liberté de conscience et de religion et la liberté d’expression, également garanties par nos chartes, sont deux libertés fondamentales. Aussi, l’une et l’autre s’interprètent largement. C’est dire qu’elles ne peuvent être limitées que par une règle de droit. Et la limitation doit se justifier  par la légitimité et la rationalité du but poursuivi.

Ainsi, quel but poursuit-on en limitant la liberté d’expression politique des fonctionnaires? On convient tous que l’administration publique doit être neutre quant au parti politique qui préside au gouvernement. C’est pourquoi on garde les mêmes fonctionnaires quand les gouvernements changent.

On demande en retour aux fonctionnaires d’être loyaux à leur employeur et d’être impartiaux  dans l’application de la loi. Cette impartialité politique est nécessaire pour s’assurer à la fois que l’État puisse compter sur ses fonctionnaires et que les citoyens soient traités également sans égard à leur propre appartenance politique. Du reste, c’est une obligation dictée par la Loi sur la fonction publique du Québec:

« 5. Le fonctionnaire est tenu d’office d’être loyal et de porter allégeance à l’autorité constituée. Il doit exercer ses fonctions dans l’intérêt public, au mieux de sa compétence, avec honnêteté et impartialité et il est tenu de traiter le public avec égards et diligence ».

En somme, un fonctionnaire qui afficherait ses couleurs politiques au travail porterait atteinte à son  devoir légal de loyauté et d’impartialité.

Qu’en est-il maintenant de la liberté de conscience et de religion des fonctionnaires de l’État? D’abord, on convient que l’État est laïque ce qui veut dire :

1) qu’il y a séparation entre l’Église et l’État, autrement dit que celui-ci n’est pas subordonné dans ses décisions aux prescriptions des religions ni qu’il leur impose ses diktats.

2) que l’État est neutre par rapport aux différentes religions et aux croyances de leurs membres ou face aux incroyants.

L’État laïque est donc tenu de respecter la liberté de conscience et de religion des citoyens, quelle que soit cette religion. Il est même tenu d’en favoriser l’exercice, comme d’ailleurs de toutes les libertés fondamentales, dans les limites de l’ordre public.

Par ailleurs, les tribunaux canadiens ont précisé que la liberté de religion comprend celle de croire ou de ne pas croire, d’en pratiquer les rites et d’en respecter les exigences et d’exprimer ses croyances religieuses aussi bien privément que publiquement.

On comprend donc que le but de la laïcité de l’État n’est pas, comme certains le pensent ou l’affirment, de juguler la liberté, mais bien de la favoriser et en pleine égalité et impartialité.

On voit ainsi la différence avec la liberté d’expression politique des fonctionnaires : le gouvernement des élus n’est pas neutre : il a une orientation politique. En matière de religion, il n’en a pas et ne doit pas en avoir.

Et comme l’État a le devoir de respecter la liberté religieuse des citoyens – c’est précisément pour cela qu’il est laïque – il n’a pas en principe à limiter celle de ses fonctionnaires ou de ses mandataires. À moins que…

À moins qu’il ne poursuive un objectif légitime en limitant cette liberté et qu’il puisse justifier cette limite rationnellement. Et c’est ici que commence le vrai débat.

Quel serait cet objectif légitime en interdisant, par exemple à un fonctionnaire de la Société d’assurance automobile de porter un turban, ou une croix, ou un foulard? S’assurer que le fonctionnaire sera impartial vis-à-vis le citoyen qui lui demande un service? Mais qu’est-ce qui permet de croire qu’il ne le serait pas? En quoi l’informaticien qui gère les ordinateurs d’un ministère et qui porte un signe religieux rendrait-il un service moins adéquat à son employeur? Pour ma part, j’estime que ces interdictions ne se justifient pas rationnellement.

En revanche, il m’apparaît justifiable et justifié d’interdire le port de signe religieux à un policier, un juge, un gardien de prison parce que chacun d’eux exerce une autorité directe sur les citoyens. Il faut, comme les autres fonctionnaires, qu’il soit impartial au regard des convictions religieuses des citoyens, mais que ceux-ci ne puissent en douter en raison d’une appartenance religieuse affichée et différente de la leur.

En somme, à la question : « la liberté d’expression religieuse est au-dessus de la liberté d’expression « politique? » La réponse est non : l’une et l’autre s’exercent simplement dans des conditions différentes.