LE DÉCROCHAGE PROFESSIONNEL DES ENSEIGNANTS: ET S’ILS N’ÉTAIENT PAS LES SEULS

Le Devoir revenait samedi sur un thème récurrent : l’abandon de nombreux jeunes enseignantes et enseignants dans les cinq ans suivant leur entrée en carrière. Ces départs hâtifs sont attribués aux conditions d’exercice de la profession : précarité d’emploi, changement fréquent d’écoles, exigences difficiles du métier, etc..

Je ne remets pas ces données en question. Peut-être faut-il cependant les relativiser. La statistique sur le décrochage des jeunes enseignants est impressionnante et tout à fait désolante. Mais pour pouvoir l’interpréter correctement, il faudrait pouvoir la comparer avec celle observée dans d’autres professions. D’ailleurs, le téléjournal de dimanche à Radio-Canada nous apprenait que les ambulanciers quittent aussi en grand nombre après sept ans, surtout chez les temps partiels. Observons au surplus que les statistiques sur le décrochage professionnel servent souvent à appuyer de revendications syndicales, par ailleurs tout à fait légitimes.

Aussi, il faut se demander si la mobilité professionnelle n’est pas un phénomène « normal » qui pourrait s’expliquer par des facteurs variés.

Une anecdote : en 1976, lors du conventum de ma classe, 15 ans après la rhétorique, j’ai mené une mini-enquête auprès de mes confrères pour savoir s’ils pratiquaient la profession annoncée à la fin de leurs études classiques. Surprise, 33% seulement œuvraient encore dans la carrière choisie 15 ans plus tôt!

Sans prétendre aucunement que mon cas est représentatif, j’ai, pour ma part, beaucoup « voyagé » professionnellement! Six ans après avoir commencé ma carrière de journaliste, j’ai bifurqué vers la fonction publique. La raison? Le métier de journaliste était peu conciliable avec la vie d’une jeune famille en croissance. J’y suis revenu au six ans plus tard quand nos trois enfants furent à l’école. Je l’ai quitté à nouveau onze ans après, cette fois, m’être laissé tenter par l’enseignement universitaire. Au surplus, la condition financière de l’entreprise n’était pas à l’époque à son meilleur.

Il faut évidemment dépasser l’anecdote. Il existe sûrement de bonnes études sur la mobilité professionnelle au Québec, en particulier des jeunes. Il serait pertinent que nos journalistes aillent voir.

En passant, ce même article du Devoir de samedi nous ramenait deux poncifs. Deux enseignants affirmaient, l’un, que la réforme « est impossible à appliquer »; l’autre, que « le véritable problème réside dans la formation initiale des enseignants qui n’est pas adéquate et qui est inégale d’une université à l’autre ».

Misère!

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6 réflexions au sujet de « LE DÉCROCHAGE PROFESSIONNEL DES ENSEIGNANTS: ET S’ILS N’ÉTAIENT PAS LES SEULS »

  1. Marie Aboumrad (@MarieAboumrad)

    Je suis entièrement d’accord avec vous, M. Proulx: le décrochage professionnel des jeunes enseignants n’est peut-être pas bien différent, statistiquement parlant, que ce qui est observable dans d’autres secteurs. Ce qui est particulier au monde de l’enseignement primaire et secondaire, par contre, ce sont les barrières à l’entrée de la profession, les conséquences du décrochage professionnel et les répercussions sur le système d’éducation qui font que la problématique appartient à une classe complètement à part.

    L’obtention obligatoire d’un bac très précis, de 4 ans, aux stages réputés non rémunérés, pour un emploi difficile et pas reconnu pour être bien payé, est un investissement individuel important. L’abolition du certificat universitaire permettant en un an à un bachelier d’une discipline pertinente de devenir enseignant limite aussi l’entrée des adultes dans la profession, tel qu’on le voit ailleurs en Amérique du Nord. Le recrutement des jeunes enseignants, en formation initiale ou en réorientation de carrière à l’âge adulte, est d’autant plus délicat qu’il repose sur des choix individuels exigeants. Comme la valeur du système d’éducation repose sur la somme de ces choix individuels, la question du recrutement et de la rétention des enseignants est d’emblée une question sociale importante.

    Qui plus est, la formation des maîtres exigée au primaire et au secondaire est tellement pointue qu’elle ne prépare pas les finissants à quelque autre profession alternative. Un enseignant de sciences et de technologie, passionné de sciences par ailleurs, après un bac de 4 ans, décidant de ne pas enseigner, n’est ni technicien, ni scientifique. Même chose pour l’enseignant d’histoire, ou celui de français. Leurs décrochages professionnels sont lourds de conséquences, individuelles et sociales, beaucoup plus que dans d’autres milieux avec des formations plus vastes, des alternatives professionnelles plus variées ou des formations plus courtes.

    Des conséquences possiblement lourdes à porter pour un investissement individuel exigeant : c’est en effet le message qui est véhiculé pour la profession enseignante.

    Comment, dans ces conditions, attirer les meilleurs candidats à mettre devant nos groupes de jeunes dans le système d’instruction publique et obligatoire?

    Par cette lecture sociologique de la situation, je vous propose de voir que le discours sur le décrochage professionnel des enseignants du primaire et du secondaire est bien différent, plus grave, que dans beaucoup d’autres secteurs d’activités.

    Marie Aboumrad, conseillère pédagogique, Cégep Édoaurd-Montpetit

  2. Alexis Gagne

    Je trouves votre argumentaire excellent aussi, mais je serais tout de même curieux de voir les chiffres. Il me semble avoir entendu quelque part que les enseignants décrocheurs se débrouillaient assez bien, décrochant des bons emplois dans des professions connexes, mais ce n’est peut-être pas vrai du tout.

    J’ai tendance à être d’accord qu’un taux de décrochage de 15-20% n’est pas un fléau, mais le phénomène n’est pas suffisament documenté.

  3. Ping : COMMENT NOYER À COUP SÛR UN NOUVEL ENSEIGNANT | LE CARNET DE JEAN-PIERRE PROULX

  4. Yoan Desgagné

    Le fait discuté est bien présent de nos jours, malheureusement. D’un autre côté, en tant que société, devrions-nous nous questionner sur la possibilité de renverser la situation. Sont-ils mal encadrés ?? Sont-ils mal préparés via la formation des enseignants ?? Est-ce que le milieu de travail est réellement ce qui est miroité lors des quatre années de formation universitaire ?? Y existe-t-il une réelle entraide entre les nouveaux et les anciens enseignants ?? La profession enseignante est-elle suffisamment valorisé socialement ?? Les étudiants sont-ils moins respectueux que lors du passé ?? Il faudra, et ce rapidement, trouver des pistes de solutions afin de retourner cette situation.
    Merci

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