Archives mensuelles : avril 2015

ÉLECTIONS SCOLAIRES : UN OUI MAJORITAIRE À LEUR ABOLITION

Un sondage CROP-La Presse nous apprend ce matin que 51 % des Québécois sont d’accord avec l’abolition des élections scolaires contre 25% qui s’y opposent et autant qui ne se prononcent pas.

Les répondants francophones y sont favorables à 57 % contre 29 % des anglophones. Chez ces derniers, 32 % s’y opposent et 39 % ne se prononcent pas. Cette différence significative s’explique : les commissions scolaires sont pour les anglophones un lieu identitaire. Au surplus, la Loi constitutionnelle de 1867 leur reconnaît le droit de gérer leurs établissements scolaires.

Cela dit, le gouvernement du Québec se trouve en terrain relativement sûr sur le plan de l’opinion publique. En effet, le débat étant à peine amorcé, la majorité est déjà en faveur de l’abolition. On peut raisonnablement présumer qu’une portion des indécis (ou des indifférents) se rangera éventuellement du côté de la majorité.

Quant aux anglophones, ils n’auront pas de raison de s’opposer si la formule qu’arrêtera le gouvernement pour remplacer les élections scolaires maintient leur droit de gérer leurs écoles.

Pour l’heure, c’est toutefois là l’inconnu. Le ministre Blais n’a toujours pas annoncé comment il entends remplacer le mode actuel de nomination des commissaires. C’est pourtant le nœud de l’affaire.

ÉLECTIONS SCOLAIRES : LE DEVOIR RELANCE MA PROPOSITION D’UN COLLÈGE ÉLECTORAL

L’éditorial du Devoir de ce jour, sous la plume d’Antoine Robitaille, me fait l’honneur de relancer, pour fin de débat, la formule que j’ai proposée en 2011 pour remplacer le système électoral scolaire actuel. Le ministre de l’Éducation, on le sait, en a annoncé la fin cette semaine.

Je la reprends ici pour la bonne intelligence de ma suggestion :

Le temps est […] venu d’imaginer un autre modèle qui va miser sur la communauté d’intérêts des corps publics pour l’éducation. Celle-ci vise d’abord une fin personnelle, soit de mener chaque personne au développement optimal de ses talents. Mais elle vise aussi une finalité collective, soit le développement culturel, social, économique et politique de toute la société. Les parents sont, au premier chef, responsables de l’atteinte de la première finalité. Ils ont donc, les premiers, droit au chapitre. Les professionnels qui oeuvrent au sein de l’école sont les artisans concrets de sa mise en oeuvre. Aussi ces derniers ont aussi droit au chapitre. Mais vu aussi la finalité commune de l’école, ceux qui, à divers titres, participent dans la société à la poursuite de cette finalité devraient avoir aussi pouvoir se prononcer.

Aussi, je suggère que les commissaires soient élus par les membres d’un collège électoral formé de personnes qui détiennent déjà un mandat au sein d’un organisme public et qui concourent, à divers titres, à la mission de l’école ou qui ont un intérêt direct dans son développement. C’est évidemment le cas des parents et des professionnels de l’éducation. De même, non seulement les municipalités ont un intérêt majeur à la présence d’écoles sur leur territoire, mais elles poursuivent aussi, comme l’école, une mission culturelle économique, comme le montrent les équipements et les services qu’elles mettent au service des citoyens.

Du reste, les équipements culturels et sportifs des écoles comme des municipalités sont utilisés par les mêmes usagers. De leur côté, les CSSS fournissent directement aux écoles les services sociaux et de santé. Les cégeps accueillent les finissants des écoles secondaires et dispensent, comme les commissions scolaires, des programmes de formation professionnelle que les deux ont intérêt à arrimer. Tous enfin ont un intérêt à la réussite des élèves.

Feraient donc partie de ce collège: 

  • les parents et les personnels membres des conseils d’établissements des écoles du territoire de la commission scolaire;
  • les élus des municipalités sises sur le même territoire;
  • les administrateurs des CSSS ou des Agences de santé et de services sociaux;
  • les administrateurs des cégeps.

On devine l’intérêt que pourrait représenter pour les éventuels candidats aux élections scolaires le fait d’entendre, au moment où se réunirait le collège électoral, l’expression des besoins et des attentes des représentants de ces divers organismes. Réciproquement, les candidats seraient appelés à formuler à l’intention des uns et des autres leurs propositions qui deviendraient les enjeux de l’élection. Sans compter que cette formule simplifierait considérablement le processus électoral et en diminuerait les coûts.

Et pour ce qui est du pouvoir de taxation dévolu à la commission scolaire, son exercice pourrait être lié, comme c’est le cas maintenant, à l’approbation des citoyens chaque fois que son taux dépasserait celui déjà fixé par la loi.

Par ailleurs, cette proposition devrait être adaptée pour respecter le droit constitutionnel des Anglo-Québécois à gérer eux-mêmes leurs écoles.

LE COLLÈGE LOYOLA,C’EST LE VILLAGE D’ASTÉRIX

Le collège Loyola a dépensé beaucoup d’énergie pour ne pas se voir imposer le  cours Éthique et culture religieuse. Avec succès. Mais mieux vaudrait qu’il favorise plutôt chez ses élèves l’apprentissage de leur propre liberté de conscience et de religion.

La récente décision de la Cour suprême  a surpris. Elle avait en effet rejeté il y a quelque temps la requête de parents d’une école de Drummondville. Ils réclamaient que leurs enfants soient exemptés de ce cours. Le tribunal avait statué : « […] Le fait d’être obligé d’étudier (ou d’enseigner) la doctrine et l’éthique d’autres religions du monde d’une façon neutre et respectueuse ne saurait constituer une violation de la liberté de religion de qui que ce soit ». On pouvait s’attendre à ce que ce même raisonnement s’applique à Loyola.

Mais non. La Cour écrit : « Le présent pourvoi peut toutefois être distingué de cette affaire [de Drummondville] parce que Loyola est une institution confessionnelle privée créée pour favoriser la pratique collective du catholicisme et la transmission de la foi catholique. Dès lors l’obliger à enseigner le catholicisme de manière neutre constitue une atteinte à la liberté religieuse de l’établissement et, en définitive, à celles des parents qui ont choisi cette école précisément en raison de son caractère confessionnel ».

En revanche, soutient la majorité des juges, « [enseigner] les valeurs éthiques d’autres religions est en grande partie une démarche factuelle. Il n’est pas nécessaire que cet enseignement donne lieu à un conflit de valeurs. Le fait de demander aux enseignants de Loyola d’expliquer d’autres religions et positions éthiques aussi objectivement que possible ne les oblige pas non plus à renier leurs propres convictions. Il s’agit plutôt d’un outil pédagogique utilisé par les bons enseignants depuis des siècles : laisser la matière et non leurs opinions personnelles orienter la discussion ».

Logiquement, ce jugement se tient. Mais une autre avenue aurait pu être tout aussi logique et surtout cohérente avec la décision touchant l’école de Drummondville. D’abord, le tribunal aurait pu considérer davantage le caractère organique du programme ECR et de ses finalités fondées sur le dialogue et la poursuite du bien commun, et dispensé « d’une façon neutre, historique et phénoménologique ». Former des citoyens est une chose; former des croyants en est une aute. La solution proposée d’enseigner le catholicisme d’une manière confessionnelle et les autres religions d’une façon neutre dénature manifestement le programme.

Elle est surtout bancale.  « Cela ne sera pas toujours facile », a convenu la majorité des juges. La minorité a été plus catégorique : « Obliger Loyola à adopter un point de vue non confessionnel en tout temps sauf lorsqu’il s’agit de discuter de la religion catholique [….] s’avérerait impossible à appliquer en pratique ».

Ensuite, il y avait une autre façon de résoudre le conflit : Loyola pouvait et peut encore dispenser le cours obligatoire ECR, mais offrir en même temps un cours d’enseignement religieux et moral confessionnel catholique, mais optionnel. Ce serait là être plus respectueux de la liberté de conscience et de religion des jeunes qui, à l’adolescence, est en voie de développement. La liberté s’apprend en l’exerçant avec l’aide des parents et des éducateurs et en tenant compte de l’âge.

Enfin, ce serait prendre acte de la réalité: le pluralisme religieux est aussi le fait des jeunes. L’enquête que la Fédération des établissements privés (dont plusieurs sont confessionnelles) a menée en 2009-2010 auprès de 44 000 élèves du secondaire l’a montré à l’évidence :

  • 35 % des jeunes catholiques croient en Dieu, 23% se disent incroyants et 42% sont indécis ou dans le doute.
  • 4 % de ces mêmes élèves pratiquent régulièrement, 1% assez souvent, 11% à l’occasion et 88 %, jamais.

Et en ce qui concerne l’enseignement religieux :

  • 7 % préféreraient avoir seulement un cours d’enseignement catholique
  • 12 % seulement un cours de morale
  • 16 % souhaiteraient pouvoir choisir entre l’enseignement religieux et la morale
  • 30 % sont heureux du cours ECR
  • 35 % voudraient n’avoir aucun enseignement sur la ou les religions

Les élèves de Loyola, objectera-t-on, sont différents. On peut légitimement en douter. L’importance que cet établissement accorde à la religion catholique constitue bien davantage une question identitaire : les anglo-catholiques sont en effet deux fois minoritaires, et parmi les catholiques et parmi les anglophones. Il leur faut se distinguer pour exister comme groupe singulier. Loyola, c’est le village d’Astérix! On résiste à la sécularisation, comme ces Gaulois résistaient aux Romains. D’autant que Loyola est le dernier collège jésuite du Québec.

La tradition jésuite en éducation est pourtant plurielle. Du côté francophone, les anciens collèges jésuites du Québec s’accommodent tout à fait du cours ECR. Les institutions jésuites comme la revue Relations ou le Centre justice et foi se sont prononcés depuis longtemps en faveur du programme ECR.

Cela dit, la portée plus générale de ce jugement ne sera probablement pas très grande. En effet, l’immense majorité des établissements privés à tradition catholique s’accommodent du programme ECR : à l’image de leur clientèle, ils sont largement sécularisés. Le jugement satisfera avant tout les écoles des minorités marquées par une très forte identité religieuse, comme chez les évangélistes, les musulmans ou les juifs plus traditionalistes. Pour sa part, le gouvernement pourra trouver dans le jugement de la Cour suprême le compromis qui pourra l’aider à convaincre ces écoles de s’ouvrir davantage à la réalité plurielle du Québec.