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LA LIBERTÉ D’EXPRESSION EST-ELLE PLUS SACRÉE QUE LA LIBERTÉ DE RELIGION?

Ceux qui s’opposent à la disposition du projet de loi 60 touchant l’interdiction des signes ostensibles [1] au sein des organismes de l’État sont parfois accusés de sacraliser la liberté de conscience et de religion.

Ceux qui appuient l’interdiction qu’a été faite à Dieudonné de donner son spectacle antisémite se font rappeler qu’on ne saurait admettre la censure dans une société libérale. « Même l’ignoble doit être permis », écrivait Lysiane Gagnon dans La Presse samedi dernier. Même position chez Yves Boisvert le même jour qui commentait La victoire de Dieudonné.

L’une et l’autre ont peut-être raison. Mais il faut réfléchir non seulement aux droits fondamentaux, à leur nature et à leur portée, mais aussi à leur finalité. Le préambule de la Charte des droits et libertés du Québec nous aide à cet égard. On y lit :

« Considérant que le respect de la dignité de l’être humain, l’égalité entre les femmes et les hommes et la reconnaissance des droits et libertés dont ils sont titulaires constituent le fondement de la justice, de la liberté et de la paix ».

« La dignité de l’être humain » constitue en effet le fondement des valeurs fondamentales (la justice, la liberté et la paix) que les droits fondamentaux visent à mettre en oeuvre.

Or manifestement, l’antisémitisme, le racisme, la xénophobie appuyée constituent tous des atteintes graves et intolérables  à la dignité de l’être humain. Aussi, il me semble que lorsque pour justifier  l’exercice d’un droit fondamental, en l’occurrence la liberté d’expression, on en vient à oblitérer complètement la finalité qu’elle poursuit, soit  le respect de la dignité de l’être humain, l’État a quelque raison de s’en préoccuper.

Notre charte stipule encore  que le respect de  « l’égalité entre les hommes et les femmes » fait aussi partie de ses fondements. Le projet de loi 60 insiste à bon droit sur ce respect en matière d’accommodement. Pourtant, au nom de la liberté d’expression, on tolère la pornographie qui, à sa face même, avilit les femmes et en fait des instruments!

Ou bien, je raisonne de travers, ou bien on  dérive parfois et on ne s’en aperçoit plus. D’où mon questionnement.

[1] Ostentatoire est quelque peu péjoratif.

4- La valorisation de l’éducation dans les sondages d’opinion publique

La valeur d’une chose renvoie, écrivais-je dans le premier billet de cette série, à son prix sur le marché, à sa qualité intrinsèque ou à l’importance qu’on lui accorde. De très nombreux sondages permettent de le constater.

L’importance de l’éducation

Les sondages portant sur l’importance de l’éducation sont sujets à caution parce qu’ils font appel à la désirabilité sociale. Ainsi, en 2011, la Fondation Chagnon  a demandé aux Québécois: « Selon vous, est-il important ou non…

  • d’assurer une bonne connaissance de la lecture, de l’écriture et des mathématiques?
  • d’acquérir les habiletés pouvant mener à l’obtention d’un bon emploi?
  • De développer une attitude disciplinée par rapport aux études ?
  • D’acquérir les habiletés permettant de fréquenter un collège ou une université? ».

Entre 92% et 98% ont répondu : oui! Évidemment!

Plus pertinentes et plus informatives sont les questions qui obligent à juger de l’importance relative de divers éléments ou de les hiérarchiser. Ainsi, révèlent systématiquement les sondages, on  accorde  plus d’importance à l’apprentissage du français et des mathématiques qu’aux arts et l’enseignement de la religion.

Plus révélatrices encore sont les questions qui permettent de comparer l’importance accordée à l’éducation en regard d’autres aspects. Ainsi, la même Fondation Chgnon a en septembre dernier posé la question suivante : « Parmi les éléments suivants sur lesquels nos décideurs publics pourraient travailler au cours des prochaines années, lequel devrait constituer une priorité? » Chaque répondant devait choisir dans une première liste de quatre éléments le plus important des quatre et le moins important. L’opération a été reprise plusieurs fois de manière à ce que tous les éléments soient ainsi comparés à tous les autres. Voici le résultat:

  • La santé : 25%
  • L’éducation : 19%
  • Le niveau de taxation et d’impôt : 13%
  • La pauvreté : 13%
  • Le chômage : 12%
  • Les changements climatiques : 7%
  • La violence : 6%
  • La petite enfance : 5%

L’éducation a donc été choisie comme l’élément le plus important dans 19% des cas. Cette réponse est-elle satisfaisante? Peut-être pas. En 2010, la Fédération autonome de l’enseignement a invité les répondants à se prononcer sur l’affirmation suivante: « Le gouvernement pose déjà assez d’actions pour la promotion et la valorisation de l’école publique. » 56% se sont dits en désaccord.

De son côté, la Centrale des syndicats du Québec a demandé en 2006 : «  Diriez-vous que le présent gouvernement du Québec accorde suffisamment d’importance à l’éducation, trop ou pas assez? » 70% ont répondu : « Pas assez ». Si ces réponses ont pu réconforter les syndicats dans leurs revendications, elles étaient en revanche peu engageantes pour les répondants. J’y reviendrai.

La qualité de l’éducation

En 2008, la Fédération des commissions scolaires du Québec a posé cette question : « De façon générale […], diriez-vous que les écoles PRIMAIRES du Québec sont:

  • de très bonnes écoles;
  • d’assez bonnes écoles;
  • des écoles plutôt mauvaises;
  • de très mauvaises écoles ? »

La bonne nouvelle est qu’au total 92% ont répondu positivement. La moins bonne est que 72% ont dit : « d’assez bonnes écoles ». Bref, un jugement de valeur  plutôt mitigée : c’est l’équivalent d’un D, au mieux d’un C !

Claude Lessard qui préside le Conseil supérieur de l’éducation a fait remarquer aux Grandes Rencontres que l’école publique est dévalorisée par rapport à l’école privée. Les sondages lui donnent raison. En 2008, Le Devoir a demandé aux Québécois : « Selon vous, laquelle de l’école privée ou de l’école publique offre aux jeunes la meilleure formation ? » 55% ont répondu : l’école privée et 33% ont dit que la qualité était la même. Cette tendance est une constante.

La valeur marchande de l’éducation

La valeur de l’éducation équivaut au prix qu’il en coûte à l’État et donc aux citoyens pour se la procurer. Évidemment, il ne s’agit pas à proprement parler d’une valeur « sur le marché » puisque l’État est en situation de quasi-monopole. Il faut plutôt parler de sa capacité de payer, mais aussi des choix prioritaires qu’il fait entre ses différentes missions. Certes, les sondages sur les priorités gouvernementales ne font pas directement référence aux choix budgétaires. Quoi qu’il en soit, l’éducation ne tient généralement pas la première place. Loin de là: généralement, moins de 10% lui accordent la première place.  

Quand la Fondation Chagnon a demandé en 2011 aux Québécois s’ils seraient disposés à « payer plus d’impôt afin d’améliorer le système d’éducation au Québec », elle a frappé cette fois dans le mile: 40% ont répondu oui. C’est pas mal. Pourtant, 70% ont déjà répondu que le même gouvernement n’accordait pas suffisamment d’importance à l’éducation. Bref, on est pour le bien, à la condition  que cela ne fasse trop  mal à son porte-monnaie!

L’ensemble de ces résultats laisse perplexe. Pour ma part, la donnée la plus révélatrice de tous ces sondages porte sur le jugement que portent les Québécois sur la valeur qualitative de l’école publique. Et celle-ci est à leurs yeux plutôt, disons, ordinaire.

Note: on pourra pour une vision générale des sondages publiés avant 2009 consulté la banque de données opineduq.ca téléchargeable sur PC. Une édition nouvelle accessible directement en ligne sera disponible au printemps 2014.

Demain: 5- La valorisation de l’éducation en chiffres

2- LES INDICATEURS DE VALORISATION DE L’ÉDUCATION DANS NOS ENVIRONNEMENTS IMMÉDIATS

Les premiers indicateurs de la qualité de l’éducation autant que de son importance s’observent dans le discours et les pratiques au sein des milieux où chacun vit.

Ainsi, s’agissant de la qualité de l’éducation, les parents cherchent à se faire une opinion sur telle ou telle école, sur tel ou tel enseignant. Ils questionnent parents, amis, collègues à cet égard. Ils consultent les encarts publicitaires dans les journaux et les palmarès. Ils fréquentent les « portes ouvertes », etc.

D’autres indices témoignent plutôt de l’importance de l’éducation. Ainsi, bien des parents aident leurs enfants à faire leur devoir ou regrettent de ne pas le faire suffisamment en raison de leurs horaires de travail chargés. Néanmoins, ils scrutent leurs bulletins, se présentent aux rencontres avec les enseignants, portent attention à l’agenda de leurs enfants et aux messages qu’ils y trouvent.

L’attrait de l’école privée et des filières particulières, voire sélectives, à l’école publique, traduit à la fois comment les parents, surtout au sein des classes moyennes, accordent à la fois de l’importance à l’éducation, mais en même temps à sa qualité. Mais cet attrait révèle aussi  leurs inquiétudes. 

Le choix massif des parents et des adolescents pour la formation générale au secondaire plutôt qu’à la formation professionnelle constitue aussi un autre indicateur de la valeur personnelle et sociale de l’enseignement supérieur. Il  demeure pour beaucoup l’idéal à atteindre. La mobilisation étudiante du printemps érable, malgré ses ambiguïtés, en témoigne aussi.

La crainte partagée par 38% des parents (selon le récent sondage Léger Marketing mené par la Fondation Chagnon) de voir leurs enfants décrochés de l’école fournit à sa manière un indice des avantages que procure l’éducation. Et la proportion grimpe à 55% chez ceux et celles dont le revenu du ménage est de 20 000$ et moins. L’éducation n’est donc pas une valeur partagée par les seuls mieux nantis. La guerre déclarée au décrochage qui rallie maintenant une très large coalition d’acteurs, aussi bien au sein des institutions d’éducation que dans la société civile,  est éloquente. Les troisièmes Grandes rencontres sur la persévérance scolaire qui réunissaient, début de semaine, quelque 1400 personnes marquent à cet égard un sommet. L’objectif  d’atteindre en 2020 un taux de diplomation à l’ordre secondaire de 80% avant l’âge de 20 ans constitue sans conteste un indice significatif de nos aspirations. Et il est en voie de réalisation grâce aux efforts soutenus et coalisés du milieu.

D’autres signes sont révélateurs. Ainsi, les prix d’excellence de toutes sortes se multiplient. De nouveaux blogues apparaissent chaque semaine, dont certains créés par les élèves comme outils pédagogiques. De même, la société civile voit naître en son sein de multiples associations à caractères éducatifs qui font la promotion de l’éducation. L’émergence relativement récente chez nous de quelques grandes fondations consacrées à la promotion de l’éducation participe au même mouvement. À leurs manières, les critiques médiatiques, pas toujours fondées, de notre système d’éducation rendent compte de l’importance qu’on lui attache.

On ne saurait toutefois tomber dans un optimisme béat. Ainsi, chez les parents, l’intérêt certain pour l’éducation revêt  presque exclusivement un caractère individuel. En témoigne leur peu de participation aux élections chargées d’élire leurs représentants au sein des conseils d’établissement. Il en est de même pour l’absence même d’« organismes de participation des parents » dans nombre d’écoles. De même. les taux faméliques aux élections scolaires en est venu à constituer un enjeu touchant l’existence même des commissions scolaires.

Surtout, l’école comme le faisait remarquer mercredi, Claude Lessard, président du Conseil supérieur de l’éducation, pour l’heure, c’est l’école privée qui est valorisée dans l’opinion alors que l’école publique est dévalorisée. D’ailleurs, ajouterai-je, les commissions scolaires ont inventé toutes sortes de filières pour concurrencer (donc ajouter de la valeur) l’école privée au sein des écoles qu’elles administrent. Cela tient sans doute au mauvais départ que l’école secondaire a connu lors de son explosion à la fin des années 60.

Au total, néanmoins, ce bilan des indicateurs informels sur la qualité et l’importance de l’éducation m’apparaît largement positif.

Lundi : La valorisation de l’éducation dans les médias.

1- LES QUÉBÉCOIS VALORISENT-ILS L’ÉDUCATION?

Cette semaine avaient lieu au Palais des congrès les Grandes rencontres sur la persévérance scolaire. Dans l’atelier où je suis intervenu avec trois autres « experts » (!), on y a traité  de « la valorisation de l’éducation ».

Pour ma part, j’ai choisi de traiter des indicateurs de cette valorisation. Autrement dit, comment sait-on si la société québécoise accorde ou non, ou dans quelle mesure, de la valeur à l’éducation. Évidemment, il n’existe pas une telle chose qu’une unité de mesure de cette activité humaine! C’est donc indirectement qu’il est possible de répondre à la question, en cherchant les signes, les indices d’une telle valorisation.

Mais encore faut-il définir ce que l’on entend par valeur. Mon dictionnaire Antidote m’en a fourni trois définitions:

1- « Caractère mesurable d’un objet en tant que susceptible d’être échangé, d’être désiré, d’être vendu ».

C’est la valeur en soi ou objective, dite aussi marchande. Ainsi, on sait ce que coûte une Mercedes. Mais on connaît aussi le prix des services éducatifs sur le marché privé. Par exemple, le coût de l’école privée. Ou encore le coût par personne de la formation de chaque élève de la maternelle à l’université et donc indirectement le prix que l’on paie en impôt à cette fin.

2- « Qualité essentielle d’un objet qui le fait apprécier par la personne qui la possède ».

C’est la valeur pour soi ou subjective, souvent inestimable monétairement. Par exemple,  la remarquable photo de mariage de l’arrière-grand-père et de l’arrière-grand-mère. Ou encore telle école hors du commun que fréquente son enfant, voire de l’éducation reçue dans son enfance.

3- « Importance que quelqu’un attache à quelque chose; ce en quoi quelque chose est digne d’intérêt ».

C’est la valeur idéale, celle que l’on recherche, que l’on désire, qui ultimement fait rêver. C’est en ce sens que l’on se parle de la valorisation de l’éducation par les Québécois.

Cela dit, la valeur d’un objet, peu importe sa nature, est une réalité variable.

  • En fonction du temps qui passe. Jusqu’en 1950, l’éducation n’était guère valorisée, sauf pour et par les élites dans une société qui considérait la hiérarchie sociale comme une chose normale, voire voulue par Dieu!
  • En fonction de la position sociale de chacun. Un Paul Desmarais a jugé bon faire étudier ses fils en Suisse! Mme Côté, femme séparée d’Hochelaga-Maisonneuve, n’a guère le choix de l’école pour ses enfants.
  • En fonction de l’éducation déjà acquise. Jadis, les professionnels passés par le collège classique y envoyaient leurs enfants. Etc.

Mais parler de la valeur de l’’éducation en général ne nous avance guère. C’est abstrait. En fait, les gens valorisent tel type d’éducation, tel type d’école, tel type d’enseignement. Ils le font en fonction de leur système général de valeurs, de leurs aspirations sociales (ou économiques) ou encore des idéologies qu’ils partagent avec d’autres,

Par exemple, la distribution des matières dans le curriculum ou le « poids » qu’on leur accole ou non pour la diplomation, montrent bien qu’elles n’ont pas tous la même valeur sur ce « petit marché » qu’est l’école.  Pensons au projet d’enseigner intensivement l’anglais en 6e année!

Demain : 2- Les indices de valorisation dans nos environnements immédiats