Archives mensuelles : mai 2013

VIVE LE LATIN OU À BAS LE LATIN ?

La récente chronique de Christian Rioux, correspondant  parisien du Devoir, intitulée « Vive le latin! » est un beau morceau littéraire. Au surplus, le chroniqueur aime bien dramatiser, ce qui ajoute au plaisir de le lire!

Christian Rioux se désole du fait que nulle part dans les écoles secondaires du Québec (sauf à Brébeuf) on enseigne cette langue sur laquelle l’ élite» retraitée d’aujourd’hui a pioché jusqu’en 1966.

J’ai repéré dans son texte, les cinq arguments qu’il invoque à la défense de l’enseignement du latin.  Ils méritent un examen critique.

1 – « Cette langue […] est au français ce que les mathématiques sont à la physique ».

C’est une fausse analogie, un  sophisme : on ne peut pas pratiquer la physique sans utiliser les mathématiques, mais on peut parler et écrire le français sans connaître le latin.

2 – « Ailleurs dans le monde, notamment en Allemagne et en Italie, le latin a encore droit de cité. Toutes les écoles secondaires de la France, même dans les banlieues les plus reculées, proposent une option latin offerte à tous. »

C’est l’appel au troupeau. Tout le monde le fait, fais-le donc!

3- « La première [vertu du latin] consisterait à renouer avec les racines gréco-latines de notre civilisation ».

Nul doute,  notre civilisation a effectivement ses racines plantées dans la civilisation gréco-latine. Mais il y a déjà des moyens plus efficaces d’y accéder que d’étudier le latin. L’histoire, l’archéologie, la philologie, la littérature, le cinéma, voire le tourisme ont à ce jour produit  un immense corpus de connaissances sur Rome. Une vie entière ne suffirait pas pour en faire le tour.

Cela dit, pour que ce corpus continue à se développer, dans les générations à venir, des personnes devront continuer à maîtriser le latin, comme du reste d’autres langues mortes. Il n’est pas dit pour autant que l’apprentissage de ces langues doive se faire à l’école secondaire, même si rien ne s’y oppose en principe. L’adolescence est souvent le creuset où naissent les carrières et pourquoi pas celle de latiniste (et d’helléniste).  Rioux plaide pour qu’on propose le latin en option. Je lui donne raison. Ce devrait être aussi le cas au cégep.

4 – « L’autre grande qualité de l’enseignement des langues mortes, c’est de forcer les élèves à l’un des exercices les plus formateurs qui soit : la traduction. Depuis que l’enseignement des langues vivantes est axé sur l’oral, la traduction est pratiquement disparue des écoles. Or, il n’y a rien de plus formateur que de s’interroger, pour traduire la pensée d’un auteur, sur le sens exact d’un mot, son étymologie et sa place dans la phrase. »

Voilà l’argument classique. Mais est-ce bien vrai qu’ « il n’y a rien de plus formateur » que de traduire? « Cette discipline [la traduction] , ajoute Christian Rioux, est le fondement même de tout travail sur la langue et, par voie de conséquence, sur les idées.»

Le chroniqueur sombre ici dans la pure rhétorique, sinon la caricature. Si la traduction était « le fondement de tout travail sur la langue », elle devrait être une discipline incontournable dans la formation de toute personne.

5 –  « […] «sans le latin, c’est tout bonnement le « roman familial » du français qui devient illisible», écrivent Hubert Aupetit et Cécilia Suzzoni dans Sans le latin (éd. Mille et une nuits). Ils rappellent aussi que le latin est «le sésame d’un apprentissage ambitieux du français».

Voilà  le dernier argument massue: l’appel à l’autorité. Autorité pour autorité, moi je lui oppose: « À bas le latin » de Régis Messac!

Bref, notre ami Rioux s’est prélassé dans les sophismes.

J’ai déjà lu quelque part que l’introduction du latin et du grec dans la Ratio studiorum des jésuites suivie pendant cinq siècles dans les collèges classiques du monde entier n’avait rien à voir avec les bienfaits qu’on lui attribue toujours. Les collèges et les séminaires, réformés par le Concile de Trente, avaient comme fonction première de former des prêtres. Aussi, a-t-on voulu tout simplement que ceux-ci puissent accéder aux textes latins et grecs des Pères de l’Église et à la philosophie médiévale écrite en latin. Hélas, j’ai perdu la référence et on pourra contester cette interprétation.

Merci tout de même à Christian Rioux d’avoir produit cette chronique plus légère à la veille des grandes vacances d’été.

En passant, lisez donc le Tintin  Isla Negra de Hergé pendant les vacances. De mon côté, je m’y suis déjà essayé. Vraiment, on comprend mieux l’histoire dans la version française, L’île noire

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L’IMAGE DES ENSEIGNANTS: LAQUELLE AU JUSTE?

La Fédération des enseignantes et enseignantes affiliée à la Centrale des syndicats du Québec lançait hier une web série  sur la profession enseignante au quotidien. Dans son communiqué, la présidente, Mme Manon Bernard, déclare :

« Depuis plusieurs années, la FSE a fait une priorité de la valorisation de la profession enseignante parce que celle-ci a été trop souvent mise à mal sur la place publique. Pourtant, les enseignantes et enseignants peuvent être extrêmement fiers du très bon travail qu’ils font au quotidien. C’est d’ailleurs en essence ce que leur ont dit le millier de témoignages reçus au cours de la campagne Ces profs qui ont changé nos vies  »..

« Nous croyons aussi qu’il est essentiel de mieux reconnaître le rôle primordial que jouent nos enseignantes et enseignants dans la construction de notre avenir collectif, et nous pensons que bien au-delà de certains préjugés véhiculés, par ailleurs souvent inexacts, il faut faire davantage connaître la nature et la diversité du travail enseignant, qui doit combiner une expertise pédagogique indéniable et une passion toujours renouvelée pour relever les défis qui sont les nôtres », a-t-elle ajouté.

La série compte une douzaine de capsules d’environ cinq minutes animées par le  comédien JC Lauzon.

Il y a dans cette production fort intéressante à tous égards une visée défensive. Comme l’écrit Mme Bernard : la profession « enseignante a été trop souvent mise à mal sur la place publique ». On veut ce faisant dépasser « certains préjugés  véhiculés, par ailleurs souvent inexacts ».

C’est là un  sentiment partagé par la profession depuis très longtemps comme j’ai pu l’observer depuis 40 ans que je la côtoie. Ce sentiment n’est pas propre aux enseignants québécois, comme l’avait constaté en 2 004 le Conseil supérieur de l’éducation dans son avis sur la profession enseignante. Il est aussi très répandu en Europe.

Pourtant, j’ai déjà eu l’occasion de le rappeler souvent : avec les médecins, les infirmières, les pompiers et les policiers, les enseignants québécois sont ceux en qui l’immense majorité de la population québécoise (90%  et au-delà), comme celle des autres pays européens font confiance. Les journalistes obtiennent un score beaucoup plus bas, comme les syndicalistes et les politiciens d’ailleurs!

Bref, l’image publique que sont d’eux-mêmes les enseignants ne correspond pas à celle que leur renvoie la population en général. Comment expliquer ce paradoxe ? C’est que la profession enseignante projette en fait deux images différentes :

Une, personnelle,  celle que les parents se font de l’enseignante ou de l’enseignant de leurs enfants, à travers les rencontres, les appels téléphoniques, les mots dans les agendas. Généralement, celle-ci est très positive. C’est sur ce tableau que joue, fort bien du reste, la nouvelle série web.

L’autre est celle véhiculée par les médias et qui est alimentée non pas par les individus, mais par les appareils syndicaux et patronaux et qui renvoie très souvent à des conflits ou des controverses.

J’ai en tête le récent conflit de l’Alliance des professeurs de Montréal /CSDM touchant le calendrier scolaire.  Il a abouti à fixer une journée d’école le 25 juin! Le porte-parole de l’Alliance que j’ai entendue à la SRC n’a pas caché que cette décision absurde était le résultat d’un mauvais climat à la CSDM. Qui a terni son image publique dans cette affaire? L’employeur ou le syndicat de professeurs?  À chacun de choisir.

Autre exemple qui a laissé des traces amères : dans une précédente négociation, il y a quelques années, les enseignants ont décidé de boycotter les sorties éducatives  au  théâtre, laissant en plan les artistes de ce milieu. Ces choix se paient sur le plan de l’image publique.

On ne saurait reprocher aux syndicats de mener les batailles qu’ils jugent pertinentes, à la fois pour leurs membres et, le cas échéant, pour les élèves. Mais il leur appartient aussi de bien  mesurer l’impact à  court et à long terme qu’elles laissent sur leur image publique. C’est une question de jugement politique.

Une autre série web serait utile à cet égard.

LANGUE DE TRAVAIL: QUE LA CAQ ASSUME SES CHOIX

Un groupe de personnalités appuient ce matin dans Le Devoir le projet de loi 14 relatif à  la langue française. J’appuie sans réserve cette position intitulée très justement. :  Quitter l’immobilisme linguistique, un impératif!

L’élément le plus important de ce projet de loi touche l’obligation légale de francisation pour les entreprises de 25 à 49  employés. Le travail est l’activité essentielle de toute personne et il est normal qu’au Québec cela se passe en français. À quoi bon étudier en cette langue, à quoi bon immigrer au Québec pour y vivre en français si après on doit travailler en anglais.

À cet égard, la CAQ fait du chichi. Elle ne veut pas de mesures obligatoires. Bref elle veut la fin, mais pas les moyens.

Le gouvernement doit  mettre ses culottes: il s’agit là d’une politique majeure pour le Québec. Eh bien, que le gouvernement place la CAQ devant ses responsabilités: ou bien elle appuie la mesure, ou bien elle vote contre et défait le gouvernement. Et on ira en élection.

L’HISTOIRE AU CÉGEP : UN BEAU PROJET, MAIS PARSEMÉE D’EMBUCHES

Mercredi, le ministre de l’Enseignement supérieur Pierre Deschênes a lancé un ballon d’essai en évoquant la possibilité d’imposer un cours d’histoire obligatoire au cégep.

Cela me plaît beaucoup, mais je dois déclarer mon conflit d’intérêts : depuis mon enfance, l’histoire me passionne. Je me souviens qu’en 4e année du primaire (oui, au primaire), on étudiait « les découvertes », puis en 5e  « la colonisation », après, je crois, « les explorations». J’ai lu en ces mêmes années beaucoup de romans historiques pour la jeunesse : Le petit page de Frontenac, Sous les plis du drapeau blanc, La Huronnie, Le trésor de l’Île-aux-Noix et quoi encore. J’ai conservé tous mes manuels d’histoire du secondaire et du collégial auxquels je me réfère encore. Et mon bureau est plein de livres d’histoire. Et J’ai passé ma journée de retraité à reconstituer la vie de mes ancêtres Claude Prou et Isabelle Robidas-Manseau de la Baie-du-Febvre.

Mais trêve d’ostentation!     

En soi, l’idée du ministre se défend fort bien. Je ne me lancerai pas dans la philosophie de l’histoire. Convenons sans plus que l’étude du passé est essentielle à la compréhension du monde présent. Le « présentisme » est une idéologie ratatinée. La culture, au surplus, se nourrit largement de l’histoire. On fait même aux enseignantes et aux enseignants un devoir de compétence d’être les « interprètes critiques » de leur discipline, ce qui suppose qu’ils en connaissent quelque peu l’origine.

Dans les collèges classiques, l’enseignement de l’histoire était au programme pendant six ans, c.-à-d. jusqu’au terme du cégep actuel. Le rapport Parent a recommandé de supprimer le latin et le grec pour élargir la culture à d’autres dimensions que les humanités classiqus, mais il a aussi évacué du collégial  l’histoire  des matières obligatoires. On n’a conservé que le français, la philosophie et l’éducation physique. Il y a une dizaine d’années, Claude Ryan y a fait ajouter l’anglais, langue seconde. Peut-être, a-t-on eu raison, mais cela m’étonnerait. Mais il faudrait voir et voir ailleurs. Le MELS devrait à cet égard commander  une bonne enquête sur les pratiques au Canada et dans le monde en matière d’enseignement de l’histoire au niveau collégial.

Cela dit, il faut voir ce que signifierait en pratique.

Premièrement, il faudrait « tasser » d’autres disciplines pour faire place au cours d’histoire. Mais lesquels? Ce genre d’opération n’est jamais facile, car elle signifie pour les « tassés » des diminutions de tâches, voire des pertes d’emplois.  On a vu le désarroi des philosophes quand on a réduit le nombre de cours obligatoire de quatre à deux. Pour d’autres, les étudiants universitaires en histoire en particulier, elle ouvrirait des perspectives inattendues et bienvenues.

Deuxièmement, si le projet du ministre venait à aboutir, il faudrait repenser de fond en comble le curriculum en histoire à partir du secondaire (voire du primaire). On ne saurait proposer aux étudiants un cursus qui les obligerait à revoir au cégep ce qu’ils ont appris au secondaire. Mais l’opération ne sera pas facile. On le constate déjà avec le débat sans fin sur le programme du secondaire dont l’un des enjeux est proprement pédagogique : la séquence des cours.  Comment articulera-t-on les choses quand il faudra à la fois prendre en compte le fait:

  • que l’école secondaire est terminale pour un certain nombre d’élèves;
  • que l’école secondaire et le collège relèvent d’autorités différentes y compris maintenant au niveau ministériel?

L’articulation des programmes entre les ordres d’enseignement a toujours constitué une pierre d’achoppement majeur dans l’organisation de notre système éducatif. Le projet Deschênes nous plonge directement dans ce guêpier.

Aussi, Je suggère humblement que l’on confie à un groupe d’études cette question afin d’y voir un peu plus clair avant de se lancer dans l’aventure.

LES MATERNELLES 4 ANS : D’AUTRES ÉTUDES S’IMPOSENT

 Dans le cadre de la délibération parlementaire relative à l’implantation des maternelles quatre ans, la Faculté des sciences de l’Éducation de l’UQAM a présenté un mémoire à la commission qui étudie le projet de loi à cet effet.

Le mémoire fait état d’une recherche expérimentale menée à l’école Saint-Zotique de la Commission scolaire de Montréal à compter de 2009 auprès d’enfants de 4 ans. Ses résultats sont positifs, mais non probants.

Le mémoire se conclut ainsi :

« En vue d’implanter des maternelles 4 ans temps plein en milieu défavorisé au Québec, afin d’obtenir les résultats escomptés, il est gagnant de miser sur des projets appuyés par la recherche et dont les résultats témoignent d’une meilleure préparation et réussite à l’école. Prendre en compte ces travaux fait en sorte que les élèves pourront bénéficier plus rapidement de pratiques favorables à leur développement.

« Les résultats préliminaires, obtenus à partir d’un échantillon de petite taille composé d’élèves de l’école Saint-Zotique, vont dans le sens attendu et semblent indiquer que les modalités mises en oeuvre dans cette école ont permis aux élèves d’arriver mieux préparés à la maternelle 5 ans. Également, les évaluations pédagogiques effectuées à la Commission scolaire de la Rivière-du-Nord auprès des élèves de 1ère et de 2e année démontrent une amélioration nettement significative de leurs compétences en lecture au terme du 1er cycle du primaire.

« Ces résultats exploratoires à petite et à grande échelle sont encourageants et commandent une étude rigoureuse en vue de vérifier l’efficacité de la maternelle 4 ans temps plein en milieu défavorisé, au regard du développement global des élèves et ainsi que de leur préparation et de leur réussite à l’école. Dans une perspective de respect des enfants et des intervenants, ainsi que des fonds publics, il est essentiel que la mesure de maternelle 4 ans temps plein soit offerte de façon prioritaire aux enfants de milieu défavorisé et repose sur un curriculum enrichi, si l’on souhaite favoriser l’égalité des chances, tel que le recommande le Conseil supérieur de l’éducation. »

L’ÉDUCATION, UNE PRIORITÉ GOUVERNEMENTALE? HÉLAS NON!

La Fédération des comités de parents du Québec relançait hier l’appel de la Coalition priorité éducation à signer une pétition à l’Assemblée nationale «  visant à faire de l’éducation une véritable priorité nationale au Québec 

J’ai, hélas, une mauvaise nouvelle pour les promoteurs de cette pétition. J’ai collectionné  une dizaine de  sondages tenus entre 1993 et 2006 et relatifs aux priorités que, d’après les Québécois, notre gouvernement devait se donner. Hélas, l’éducation n’a jamais reçu plus de 10% d’appuis pour une  moyenne de 6,6%, loin derrière la santé et l’emploi. La tendance était tellement lourde que je parierais que rien depuis cinq ans n’a changé à cet égard.

Je témoignais il y a quelques années devant la commission parlementaire sur l’éducation et leur ai transmis ces données. Les députés en étaient restés estomaqués. En une autre occasion, devant un parterre de sous-ministres et de présidents d’organismes gouvernementaux, j’ai respectueusement dit au premier ministre Charest (qui venait exposer les priorités de son gouvernement) qu’il se trompait.

S’il voulait une économie forte, un système de santé efficace, ai-je plaidé, il faut surtout un système d’éducation qui permet de développer le plein potentiel de chacun de ses citoyens. Pourtant, il est très difficile pour un ministre de l’Éducation de convaincre ses collègues, et en particulier le ministre des Finances, de ne pas couper en éducation.

C’est pourtant simple à comprendre : l’éducation dans une société, c’est une compétence transversale!

DÉBAT SUR LE FRANÇAIS DANS LA FORMATION DES PROFS: C’EST REPARTI!

Je donne ce matin dans Le Devoir la réplique à M. Jerry Beaudoin, étudiant à la maîtrise en didactique des langues. Il a publié le 24 un texte intitulé: Repensons la formation des enseignants. Il faudrait faire des enseignants de véritables spécialistes du français écrit.

Ce matin, deux spécialistes l’appuient largement, tandis que de mon côté, le journal coiffe mon article du titre suivant:  Une vision caricaturale de la formation des enseignants.

À suivre!